Retour sur le Roi Lion
Il y a des moments agréables dans le métier de journaliste. Venir poser quelques questions à Guillaume Coste, Monsieur Savigny, après un titre de champion de France en fait partie. Cela commence par une généreuse accolade, cela se poursuit avec un sourire accroché jusqu’aux oreilles et un regard qui brille de tant de plaisir. C’est également beaucoup de gentillesse, car il devait avoir envie de rejoindre ses gars, en train de célébrer dans les vestiaires. À travers la porte close, on attendait des chants, « on est champions de France ». Les Lions auraient pu aussi entonner la Marseillaise. Il y est question de jour de gloire et de féroces soldats. Parce que ce titre, ils sont allés le chercher à la bagarre, avec leurs tripes, avec une volonté jamais démentie de ne pas baisser les bras.
Pourtant, ils ont pris une sérieuse claque samedi. 10-0, Pena chassé du monticule, et le sentiment que le patron avait tapé du poing sur la table et sifflé la fin de la récré. Une sensation redoublée en début de match 5, quand un home-run d’Hugo Blondel portait le score à 5-0 en 4e manche. On sentait le vent tourner, on voyait l’inéluctable se reproduire. Des Huskies bousculés, proches de la défaite, mais capables subitement de hisser leur niveau de jeu et de tout balayer sur leur passage. Sauf que tout s’est inversé. Alors qu’on pensait les Lions au bord de la rupture, c’est Rouen qui a craqué. Des gants qui se trouent, des bras qui tremblent, des cerveaux qui se bloquent. La porte s’est entrouverte. Et les Lions y ont mis une grosse patte, puis deux, puis ont tout emporté.

Bien sûr, on peut parler des gros coups-sûrs de Nunez (quel match 4 !) et d’Acuna, notamment dans cette 6e manche où tout a basculé. Les leaders ont fait le boulot, ont sonné la charge. Mais on retiendra surtout la 9e manche, où le bas de line-up, les jeunes, ont été tout simplement parfaits dans l’exécution. Au match 2, Savigny a saoulé Rouen à grands coups de home-runs. Au match 4, dans la manche décisive, c’est le small ball qui a définitivement coulé les rouennais, impuissants à réagir face à des amortis savamment déposés. Savigny sait tout faire, il l’a admirablement démontré à cette occasion. La frappe de Bernardi-Chiba, l’amorti de Grosjean-Gardaix, c’est la nouvelle génération qui était à l’œuvre. « Croire en nos jeunes, cela fait partie de notre culture », nous disait Ivan Acuna à la fin du match. « On le fait depuis longtemps dans ce club. Développer des joueurs, en faire des gagnants, ne pas avoir peur de leur donner des responsabilités dans des situations compliquées, c’est essentiel pour nous. C’est aussi pour ça qu’on ne lâche jamais. On a tous confiance dans nos capacités. On y croit toujours ». On n’oublie pas non plus le double d’Hugo Désir (qui est en train de se transformer en véritable Huskies Killer) dans cette 6e manche de la rédemption. Le danger est venu de partout. Mais les vétérans ont eu leur mot à dire, et comment ne pas évoquer les deux énormes performances de Gédéon Coste. Pour nous, c’est lui le MVP de la finale. Parce qu’il aurait pu craquer, dans le match 2, quand sa défense l’a laissé tomber en 1re manche, ou dans le match 4, quand ce fut compliqué face au cœur de line-up rouennais. Mais il a tenu. Il a gardé son équipe dans le match. Il lui a permis de revenir de 0-2 (match 2) et, encore plus, de 0-5 (match 4), en continuant à affronter avec beaucoup d’intelligence des frappeurs rouennais qui n’ont pas toujours brillé par leur discipline. Il ne lui restait plus, arrivé au bout de son effort, qu’à donner la balle à Orozco, qui a fini le travail avec le sang-froid et la précision d’un chirurgien. Une finale, c’est aussi plein de petites (ou grandes) histoires de rédemption. On pense à Adrian Pena. Il est fait dominer comme jamais dans le match 3. Il a commis une grosse erreur dans le champ droit en début de match 4 pour donner le premier point aux Huskies. Mais il a déposé un amorti décisif en 9e manche, et c’est lui qui est venu marquer le point de la victoire. Quand on pensait à lui, avant la finale, on se disait qu’il allait poser d’énormes problèmes aux Rouennais et qu’il pouvait gagner ses 2 matches. On n’aurait pas imaginé que c’est avec sa batte et ses jambes qu’il allait enfoncer le dernier clou dans le cercueil des Rouennais. C’est clairement ça, les Lions. Avec eux, il n’y a jamais de problème qui ne trouve pas sa solution.

En écrivant cela, on pense évidemment à la question du terrain. Elle a fait beaucoup parler, elle le fera encore. Comment ne pas rendre hommage à l’esprit de corps de cette équipe qui n’est jamais chez elle. Le président Seminet, qui dit parfois des choses très intelligentes, s’est fendu d’un long post sur les réseaux sociaux qui se terminait ainsi « jusqu’où pourraient-ils aller si nous leur donnions enfin les infrastructures à la hauteur de leur engagement et de leurs ambitions ». Quand on voit ce qu’ils sont capables de faire, poser la question c’est presque y répondre. Ils seraient terriblement difficiles à jouer. « On a noué un super partenariat avec le club de Chartres », racontait Acuna. « On se sent chez nous ici ». Oui, c’est certain, c’est parfait, mais cela reste une solution de remplacement, ce ne sera jamais idéal. Il ne peut y avoir personne dans le baseball français qui ne souhaite que les Lions ne puissent enfin retrouver leur maison. Parce qu’en plus, non contents de briller sur le terrain, ils ont aussi largement gagné la bataille des tribunes. Qu’ils étaient nombreux, bruyants, enthousiastes, les supporters saviniens pendant cette finale. Comme cela fait plaisir de voir un tel soutien.

Il est la preuve que ce succès des Lions ne vient pas de nulle part. Depuis 2022, les Lions ont un titre de champion, un challenge, deux finales perdues. C’est incontestablement une génération en or qui est en train de s’imposer, et les anciens qui étaient autour du terrain, Martinez-Scott, Lemestre, Ferreira, et d’autres, peuvent être fiers de cet héritage qu’ils ont transmis. Avec cette grosse différence que les Lions d’aujourd’hui ont battu Rouen en finale, ce que ces glorieux et immenses joueurs n’ont jamais pu accomplir. Il faut un instant s’arrêter sur cet exploit. Battre Rouen en finale. Ce n’était jamais arrivé. Alors, tous les statisticiens le savent, plus une série se prolonge, plus elle se rapproche de son issue. Il fallait que Rouen perde un jour. Que ce soit contre Savigny n’est pas la pire des choses.
Mais revenons un instant avec la famille Coste, tout t’abord Guillaume. « Le baseball, tu dois y croire jusqu’à la dernière manche, le dernier lancer, la dernière frappe », disait-il. « En face, c’est une énorme équipe, ils jouent dur, ils sont forts. Mais nous, avons nos petits gars, nos petits moyens, on y a cru. Il faut croire en ses rêves. Il faut rêver… c’est pour ça que je suis là tous les week-ends ». Puis avec Gédéon : Immense fierté d’être allés au bout. Depuis que la D1 a perdu l’autorisation de jouer à Savigny, on a toujours nourri l’espoir qu’un titre national puisse, peut-être, faire bouger les choses.
Mais au-delà de ça, ce titre vient aussi couronner tout le travail accompli dans l’organisation du club. Dès la reconstruction, on a fait le pari de miser sur l’école de baseball et d’accompagner les jeunes jusqu’à la D1. Au fil des années, ça a construit une vraie culture de club, une identité forte.
Et finalement, on gagne avec nos forces… mais aussi avec nos faiblesses. On est probablement l’équipe qui commet le plus d’erreurs, et l’absence de terrain se ressent forcément dans notre jeu : on est limités sur le fielding. Mais du coup, on met le paquet sur le pitching et sur la frappe. Ça donne un côté un peu balboesque à nos performances : on encaisse, on se relève, on frappe encore plus fort… et surtout, on rigole bien !
Les Lions ont rêvé les yeux grands ouverts cette saison. Il y a un nouveau souverain dans le baseball français. Inclinons-nous devant le roi Lion.

Quelques faits et chiffres de la finale 2026
· C’est la première fois depuis 2017 (Rouen – Sénart, 9-8 match 5) qu’une finale se termine sur un walk-off.
· Le mercy-rule du match 3 (10-0) est le premier depuis 2012 (Rouen – Sénart, match 3, 10-0). Il n’y a eu que 4 autres mercy-rules en finale : Rouen -Savigny 2010, match 1, 16-4), Rouen -Sénart 2008, match 4, 12-2, Savigny -Rouen 2005, match 1, 17-7, Savigny – Montpellier 2002, 12-2, match 5.
· Toujours en parlant des scores, la victoire 1-0 des Lions dans le match 1 n’est que la 3e fois qu’un tel score se produit en finale (Sénart – Rouen, match 1, 2007 et Montpellier – Montigny match 3, 2003).
· Quand Blondel a frappé son home-run de 2 points en 4e manche du match 4, les probabilités de victoire des Huskies étaient de 86,3 %. Elles sont même montées à 93,9 % après leur passage à la batte en 6e manche, selon le calculateur du site fangraphs.
· Après la 6e manche du match 4, les Huskies ont frappé 3 hits et les Lions 9. Sur l’ensemble de la série, dans les manches 6 à 9, Rouen a frappé 6 hits et Savigny 14.
· Les Huskies ont laissé 32 coureurs sur les sentiers, les Lions 16. Rouen a frappé 5 en 36 (.139) avec des coureurs en position de marquer et Savigny 4 en 18 (.222).
F.Colombier
Crédits Photographiques : Glenn Gervot
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