Après un championnat fort en émotions et en suspens, on se retrouve dans du très traditionnel en finale. Les deux meilleures équipes de la saison régulière face-à-face (même si ce n’est que la 10e fois en 20 saisons que cela se produit), et un sixième affrontement entre Huskies et Lions, les 5 premiers ayant tous été remportés par les rouennais, en 2003 (3-0), 2005 (3-1), 2009 (3-1), 2010 (3-1) et 2022 (3-1). C’est la 3e finale en quatre saisons entre les deux équipes, si on ajoute celle du Challenge de France en 2021. Deux costauds, donc, deux habitués, un de ces classiques de fin de saison qui passionne et qui va donner des couleurs à l’automne.
Leur saison

Rouen a balbutié en début de saison, avec des sorties très peu convaincantes à La Rochelle, Toulouse et Montigny. Les choses ont commencé à se remettre en place à … Savigny. Alors que les Huskies semblaient partis pour une double défaite, et une probable crise interne, le vent de la révolte a subitement soufflé, Rouen a remporté le match et a décidé de ne plus perdre : 12 victoires de suite, puis, après un accroc contre Metz, 8 succès consécutifs, y compris les 3 en demi-finale.
Savigny a fait parler la poudre en début de saison, avec une série de 4 victoires consécutives où les Lions ont marqué dans chaque match plus de 10 points et frappé plus de 13 hits. Le duo Jiminian / Acuna était extrêmement dominant. Les Lions sont ensuite passés par des hauts et des bas, enchaînant les séries de 2 / 3 défaites avec celles de 2 / 3 victoires. Ils ont prouvé que la force morale reste innée à Savigny avec deux grosses victoires en fin de match contre Toulouse pour finir la saison et s’emparer de la 2e place, et un impressionnant balayage à Veyrassi, avant de remonter un déficit de 0-4 dans le match décisif.
À noter que les deux équipes se sont fait piteusement éliminer au 1er tour du challenge de France.
Le batting
On ne peut pas parler d’offensive sans s’arrêter un instant sur Ivan Acuna. En cinq saisons, il présente des statistiques monstrueuses : .356 de moyenne, 1.021 d’OPS, 118 RBI, et, pour faire bonne mesure .439 avec des coureurs en position de marquer ou encore .435 avec les bases pleines. Il est évidemment l’âme de l’attaque des Lions, et même avec un très rare passage à vide de 4 matches de suite sans coups-sûrs au mois de septembre, il a encore joué un rôle important en demi-finale (6 en 18, 2 RBI). Mais il n’est pas le seul. Après avoir pris une autre dimension la saison dernière, Léo Jiminian a confirmé cette année. Il est le frappeur français le plus complet, tant par la puissance (14 doubles, 2 HR) que la vitesse (21 bases volées en 23 tentatives). Malgré une petite faiblesse sur l’one-base percentage (.377, 17e à ce chapitre), il représente un danger constant. À eux deux, Jiminian et Acuna pèsent pour 25 % de l’attaque des Lions. Ils ont avec eux les frères Amoros, qui sont très percutants, 19 RBI pour Axel, 18 et 3 home-runs pour Lilian et Luc Viger, lui aussi efficace avec ses 17 RBI. Si Manuel Tissera est un peu décevant (.248 seulement), il a montré qu’il pouvait être décisif en fin de match (6 RBI en late inning pressure situation). Ça se complique un peu dans le bas de line-up, avec plusieurs frappeurs en dessous de .200 et donc quelques difficultés à conclure (.225 collectivement avec coureurs en position de marquer, .227 avec 2 outs).
Après avoir tâtonné, Rouen a trouvé sa formule gagnante en alignant Defries – Masson – Smitn – Blondel aux 4 premiers rangs. Le joueur-clé est peut-être Blondel, qui a retrouvé tout son allant en 2e partie de saison, au point de terminer 4e (et 1er français) en average, 2e (et 1er français) en OPB, 6e (et 1er français en OPS), 3e (et 1er français) en BABIP). La bougie d’allumage des Huskies est Jake Defries, un danger permanent sur les sentiers (26 bases volées en 28 tentatives) et une vraie régularité à la batte, avec notamment sa série de 14 matches de suite avec au moins un coup-sûr. Jalen Smith a lui aussi explosé en 2e partie de saison, frappeur très complet, comme en témoignent ses 1.059 d’OPS. Si le québécois Masson est un peu en deçà de ce qu’on pouvait atteindre, il est le meilleur producteur de points du championnat, prouvant sa capacité à élever son niveau quand ça compte. Derrière ce top-4, des frappeurs comme Brainville, Harrison, Gleeson, Bert, Vissac s’ils ont été parfois irréguliers restent des appuis très solides, capables de frapper avec puissance et de faire la différence. Et l’éclosion de Joseph Toubeaux (.269) apporte encore plus de profondeur.
Le line-up des Huskies est donc plus complet, plus dangereux, plus à même de donner des maux de tête aux lanceurs adverses.

Le pitching
La profondeur des bullpens peut faire la différence. Rouen possède 5 lanceurs qui sont capables de tenir leur match, et il ne faut pas négliger le jeune Laval-Quesney qui a signé 2 saves contre les Lions en ne leur donnant aucun point en 5 manches. Les Huskies ont vraiment des armes fatales, avec comme leader un Josh Vincent qui n’a donné qu’un seul point à ses 6 derniers matches et 31 manches (38 K au passage). Igami est utilisé avec réussite en relève (0,40 de ERA en 8 apparitions), mais quand il est désigné comme partant, il fait le travail à l’image de ses 14K contre Sénart. Esteban Prioul est efficace lui aussi dans les deux circonstances, et il a une expérience incomparable des finales, où il est extrêmement dominant 5W – 1L, 1,46 ERA, 30K en 24,2 manches, .191 de BAA. Et puis Moulin et Mercadier seraient les numéros 1 dans n’importe quelle autre équipe. Coach Becquey ne manque pas de solutions, comme il l’a montré en ½ finale avec 3 lanceurs partants différents.
C’est plus compliqué à Savigny. Il y a certes le duo Coste-Orozsco. Le gaucher connait sa meilleure saison en carrière, avec 7 quality starts. Il est quelquefois en difficulté, mais dans l’ensemble son exercice 2024 a été convaincant, il a même enregistré sa première victoire contre Rouen. Quant à Orozco, il a tout fait, closer des matches serrés, entrer en relève en début de match pour tenir 6 ou 7 manches, il a vraiment été d’une efficacité redoutable. Mais c’est plus compliqué après eux. Coste et Orozco, c’est 11W-5L, une ERA de 2,45, un OPSopp de .601, 19,7 %de strike-outs et 6,0 % de buts sur balles. L’ensemble des autres lanceurs : 5W – 7L, 4,78 de ERA, .692 d’OPSopp, 15,5 % de strike-outs et 12,1 % de buts sur balles. C’est compliqué de gagner avec seulement 2 lanceurs. Lilian Amoros pourrait être une solution, mais il n’a pas lancé depuis le 7 juillet. Plus la finale ira loin, plus les Huskies auront l’avantage au monticule.

La défense
Un peu moins d’erreurs du côté des Huskies, 43 contre 50, une différence minime en fielding % (.961 pour Rouen, .959 pour Savigny), plus de doubles jeux chez les Lions (18 contre 13), un meilleur ratio d’efficacité (capacité à effectuer des retraits) chez les Huskies : 71,2 % contre 66,6 %, un peu plus de réussite contre le vol de but pour Rouen, mais de quelques points. C’est très équilibré au niveau défensif entre les deux équipes. À l’exception de la 2e base (11 erreurs pour Savigny, 0 pour Rouen à ce poste en saison régulière), les Lions sont un peu plus solides dans l’avant-champ, avec moins d’erreurs à l’arrêt-court et en 1re base. Au champ extérieur, les deux équipes ont 4 assists, mais Savigny a commis plus d’erreurs (6 contre 2).
La carte cachée
Rouen : Dylan Gleeson. Le capitaine des Huskies n’a sans doute pas sa meilleure saison offensive, mais il reste une valeur très solide derrière le marbre. On oubliera ses 7 balles passées à Toulouse, un épiphénomène qui relève de l’univers parallèle, pour constater qu’il n’a commis aucune erreur et a retiré 11 coureurs sur 34 en tentative de vol. Mais surtout, il frappe pour .375 contre Savigny cette saison, le meilleur Huskies à ce chapitre. Les finales, il connait ça, et pourrait bien être décisif dans celle-ci.
Savigny : Luc Viger. Rouen ne lui a jamais vraiment donné sa chance. Il a su la saisir à Savigny, et garde peut-être une dent contre les Huskies. En tout cas, il leur a fait payer avec une performance de 3 en 4 le 26 mai dernier pour conduire les Lions à la victoire. Joueur très utile par sa polyvalence (il peut jouer aux extrémités du losange, au champ extérieur, derrière le marbre), frappeur solide et discipliné, capable de bien courir (10 bases volées) excellent joueur d’équipe, il a prouvé son savoir-faire dans les 2 derniers matches contre les Barracudas. Il peut faire mal aux Huskies en appui des gros canons des Lions.

Les facteurs X
. Ivan Acuna est un des 2 ou 3 meilleurs frappeurs du championnat depuis son arrivée en France en 2009. On ne frappe pas pour .371 en plus de 550 at-bats pour rien. Mais contre les Huskies, ce n’est pas forcément ça : sur ses 10 derniers matches contre Rouen, il est 3 en 29 (.103). Et contre les 5 lanceurs de Rouen, en carrière, il ne frappe que pour .236 (13 en 55). Les Huskies ont semble-t-il, la recette contre lui : mais si cela change, la finale pourrait basculer.
Le terrain de Limeil-Brévannes peut jouer un rôle. C’est celui sur lequel il y a eu le plus d’erreurs cette saison : 63, largement devant le 2e, les Argoulets à Toulouse (54). On en a compté que 42 à Rouen. Mais les Lions savent mieux que les autres gérer leur terrain : ils y ont commis que 28 erreurs, et donc, leurs adversaires 35. Et Rouen, qui est très à l’aise sur le tapis du terrain Pierre-Rolland (.974 de fielding average), est plus fragile à l’extérieur (.949). Des rebonds capricieux peuvent jouer un rôle dans le premier week-end.
Les Lions ont rajeuni leur effectif depuis quelques saisons. Mathis Bausset (17 ans) et Joss Neyraud (19 ans) se sont vu confier des responsabilités au monticule, Maxendre Proust (17 ans) et Théo Rioux (18 ans) sont titulaires dans l’infield, Théo Saxemard (21 ans) a été très solide dans l’outfield, Thomas Demory (20 ans), a frappé son 1er home-run… Il reste beaucoup à progresser, notamment offensivement, mais c’est le propre de la jeunesse de tout renverser et de n’avoir peur de rien. Et si les jeunes Lions terrassaient la Meute ?

Conclusion
Il faudra bien que Rouen perde un jour une finale, ce qui ne lui est jamais arrivé. Mais cela ne devrait pas être cette année. C’est vraiment très risqué de parier contre les Huskies à ce moment de la saison. Ils savent tellement gérer ce genre de situation, ils semblent tellement dominer leur sujet, ils ont toutes les armes pour faire la différence. Pronostic : Rouen en 3.
François Colombier
